Journal de l'atelier

Comment se construit une peinture en techniques mixtes, couche après couche

Au cœur d'une peinture mixte : comment le collage, le fusain, la peinture à l'huile et les pigments bruts s'assemblent couche après couche, et comment interpréter la surface en tant que collectionneur.

Une peinture en techniques mixtes ne se réalise pas d’un seul coup. Elle se construit par accumulation. On déchire et on colle du papier, on applique puis on efface du fusain, on superpose de l’huile et des pigments bruts, et l’ensemble est sans cesse repensé jusqu’à ce qu’une forme émerge, puis se dissout à nouveau à demi dans la matière. Ce que l’on voit finalement, c’est la trace de cette accumulation : une surface qui renferme une histoire.

Voici comment je travaille dans mon atelier, et cela mérite d'être décrit clairement, car une surface réalisée à partir de techniques mixtes récompense le collectionneur qui sait ce qu'il regarde. Dès lors que l'on sait déchiffrer les différentes couches, un tableau cesse d'être une simple image plate pour devenir une coupe à travers le temps.

En commençant par le sol

Tout commence par le support et sa surface. Avant même qu’une image n’existe, je crée une surface qui porte déjà en elle des traces : des morceaux de papier déchirés et collés, un lavis de pigments, un ton qui n’est jamais tout à fait uniforme. C’est la « technique mixte » au sens le plus littéral du terme : le mélange commence avant même que le sujet n’apparaisse.

Le traitement du fond est essentiel, car il détermine la manière dont tout ce qui sera posé par-dessus s’y déposera. Une surface blanche et lisse ne laisse aucun appui aux traces qui viendront s’y superposer. Un fond présentant des grains et des reliefs fait que, lorsque l’on y fait glisser du fusain, le noir se brise, et lorsque l’on y applique de la peinture à l’huile, la couleur s’accumule par endroits et en sautille d’autres. Les aléas du fond forgent le caractère de l’œuvre achevée.

Collage : du papier déchiré comme dessin

Dans mes tableaux, le collage n’est pas une simple décoration apposée sur une image. Les bords déchirés du papier constituent en eux-mêmes une forme de dessin : des lignes nettes que la main ne saurait tracer, des contours qui naissent de la déchirure plutôt que du tracé. Un bord collé peut devenir l’arête d’un nez ou la ligne d’une épaule avant même que je n’aie tracé le moindre trait.

Lire le collage dans une œuvre achevée, c’est rechercher ces bords dissimulés. Certains sont recouverts par des couches ultérieures et ne subsistent que sous la forme d’un léger dénivelé sous la peinture. D’autres restent apparents. Le choix de l’artiste de cacher ou de révéler un bord déchiré en dit long sur la manière dont l’image a été pensée.

Le fusain : construire et déconstruire la figure

Vient ensuite le fusain. C’est là que la silhouette commence à se dessiner et, tout aussi souvent, à s’estomper. J’assombris un passage jusqu’à ce qu’il soit presque masqué, puis je le ravive à l’aide d’un chiffon ou d’une gomme. Une tête apparaît, disparaît, puis réapparaît légèrement modifiée. Si vous souhaitez un compte rendu plus complet du comportement de ce support, j’ai rédigé un article séparé sur le fusain en tant que support artistique.

Si je travaille de cette manière, c’est que je ne cherche pas à figurer un sujet tel quel. Toute mon œuvre consiste en une quête d’un sujet antérieur, qui se révèle à travers des points de vue convergeant vers un prisme unique. Le fusain me permet de poursuivre cette quête sur une même surface, car on peut y ajouter ou en retirer de la matière à l’infini sans que l’image ne se referme.

Huile et pigments bruts : poids et lumière

L'huile et le pigment brut interviennent en dernier et portent l'ensemble. Le pigment brut, utilisé plus ou moins sec, confère une intensité mate et poudrée qui se distingue de celle de l'huile sortie tout droit du tube : il s'incruste dans la surface plutôt que de simplement la recouvrir. L'huile apporte les tons sombres, profonds et humides, ainsi que les rares touches de véritable lumière. Ensemble, ils donnent toute sa cohérence à l'image sans pour autant l'expliquer entièrement.

On retrouve cette logique dans différentes thématiques. Dans un paysage ou une œuvre abstraite comme *La mer* ou *En forêt*, ce sont les couches de pigment qui créent principalement l'atmosphère, tandis que dans un portrait comme *Portrait rouge*, ce sont les dernières touches à l'huile qui donnent vie au visage et captivent le regard du spectateur.

Comment interpréter la surface en tant que collecteur

Lorsque vous vous trouvez face à une peinture réalisée à l'aide de techniques mixtes, certaines habitudes vous aident à mieux l'apprécier.

  • Ne regardez pas de face, mais en biais. Observez la surface sous un angle faible afin que la lumière la caresse. Les reliefs, les bords irréguliers et les couches de pigment se révèlent alors en relief, alors qu'une vue de face les aplatit.
  • Identifiez la couche la plus ancienne. Remontez jusqu’à ce qui a été posé en premier. Les traces les plus anciennes déterminent souvent l’ensemble de la composition, même lorsqu’elles sont presque entièrement recouvertes.
  • Remarquez où la figure s'estompe. Les passages où la forme cède la place à la matière brute sont généralement ceux auxquels l'artiste accordait le plus d'importance.
  • Faites confiance à la profondeur. Une surface constituée de couches successives présente une profondeur optique qu'une image imprimée ne peut pas reproduire. C'est en grande partie cette profondeur que vous capturez.

Foire aux questions

Que signifie exactement « mixed media », ou « technique mixte » ?

Cela signifie que plusieurs matériaux ont été associés au sein d'une même œuvre. Dans mes peintures, cela se traduit par l'utilisation conjointe, en couches successives, du collage, du fusain, de la peinture à l'huile et de pigments bruts, plutôt que par une œuvre réalisée avec un seul et même support.

Une peinture réalisée à l'aide de techniques mixtes est-elle moins résistante qu'une peinture à l'huile ?

Pas lorsqu'il est réalisé et encadré dans les règles de l'art. Chaque couche a le temps de se stabiliser, et l'œuvre achevée est protégée de manière adaptée à ses matériaux. Les éléments de collage et de fusain sont stables lorsqu'ils sont entretenus avec soin.

Pourquoi les personnages de cette œuvre semblent-ils inachevés ?

Elles sont suggérées plutôt que décrites en détail. Laisser une forme se fondre dans la matière est un choix délibéré : cela permet de maintenir la recherche du sujet à l'état visible, au lieu de la cloisonner derrière un contour bien défini.

Puis-je voir les calques d'une photo ?

Pas tout à fait. La photographie aplatit le relief et fait disparaître le contraste entre le mat et le brillant, entre le pigment et l'huile. C'est en voyant l'œuvre en vrai qu'on apprécie le mieux une surface réalisée selon une technique mixte ; c'est pourquoi il vaut la peine d'organiser des visites en atelier.

La meilleure façon de comprendre comment ces couches se comportent est d'en observer une à la lumière. Vous pouvez découvrir la collection ou vous renseigner sur l'acquisition d'œuvres directement auprès de l'atelier de Lille.

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